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Et si la vraie question n'était pas l'intelligence artificielle ?

Pendant quelques jours, le Forum des usages coopératifs a parlé d'intelligence artificielle. En réalité, il a surtout parlé de nous. De notre manière de travailler. De ce que deviennent les services publics lorsqu'ils se couvrent de procédures. De la difficulté d'accéder aux droits lorsque tout passe par l'écrit administratif. De notre rapport au temps. De la créativité. De la coopération. Au fil des échanges, l'IA a cessé d'être un sujet technique pour devenir un révélateur.

« On est déjà esclaves de la bureaucratie, et on n'a pas attendu l'IA pour ça. »

La formule déplace immédiatement le débat. L'intelligence artificielle n'invente pas tous les problèmes ; elle grossit ceux qui existent déjà. Elle accélère des logiques anciennes : la standardisation, la recherche de performance, la multiplication des procédures. Mais elle révèle aussi ce que ces organisations empêchent parfois de faire.

La première inquiétude est celle d'une pensée qui finirait par être produite en série.

« C'est une forme de sous-traitance de notre créativité. »

À mesure que les contenus se fabriquent plus vite, une autre crainte apparaît : celle d'une uniformisation progressive des idées.

« L'industrialisation de la pensée, c'est peut-être la dernière étape de l'industrialisation. »

Derrière cette formule, il n'y a pas seulement la peur des textes générés automatiquement. Il y a celle d'un monde où l'on optimiserait jusqu'à l'imagination elle-même, où la diversité des regards s'effacerait derrière des réponses toujours plus semblables.

Cette inquiétude rejoint d'autres préoccupations : l'accumulation des données, la concentration des pouvoirs, l'impact environnemental des infrastructures numériques ou encore la difficulté, notamment pour les plus jeunes, de conserver une distance critique face à des réponses formulées avec une assurance trompeuse.

Pourtant, le débat ne s'est jamais enfermé dans une opposition entre enthousiastes et sceptiques.

Car l'IA peut aussi corriger certaines inégalités très concrètes.

Beaucoup de projets utiles échouent aujourd'hui non parce qu'ils sont faibles, mais parce que leurs porteurs ne maîtrisent pas les codes de l'administration. Ils savent agir. Ils savent convaincre oralement. Ils ne savent pas toujours écrire le dossier attendu.

L'intelligence artificielle pourrait alors devenir un traducteur.

Transformer un récit oral en dossier de financement. Traduire le langage d'un territoire dans celui d'une administration. Réduire l'écart entre ceux qui maîtrisent les codes bureaucratiques et ceux qui en sont exclus.

Le problème ne serait plus la qualité de l'écriture, mais celle du projet.

Et si ces tâches répétitives étaient réellement automatisées, un autre horizon apparaît : retrouver du temps.

Du temps pour écouter.

Du temps pour accompagner.

Du temps pour coopérer.

« La créativité est à nous. Cet outil peut nous permettre de la révéler et de disposer de plus de temps ensemble pour créer. »

Une participante résume même l'ambition en une formule qui fait sourire la salle :

« Faisons halluciner l'IA en étant beaucoup plus créatifs qu'elle. »

À partir de là, la question change complètement. Il ne s'agit plus de demander comment rendre l'intelligence artificielle acceptable. Il s'agit de se demander à quelles conditions elle pourrait servir l'intérêt commun. Les échanges font émerger plusieurs exigences simples.

La première est celle de la transparence. Les citoyens devraient savoir lorsqu'une IA intervient dans le traitement d'une demande ou dans une réponse administrative. Ils devraient aussi pouvoir choisir de s'adresser à une personne.

« Il faut maintenir le droit à avoir un humain. »

La deuxième concerne la maîtrise des outils. Une administration ne peut déléguer aveuglément des décisions à des systèmes qu'elle ne comprend pas. La souveraineté ne tient pas seulement au lieu où sont hébergées les données ; elle suppose de pouvoir comprendre, modifier, gouverner les technologies utilisées.

La troisième est plus discrète, mais peut-être la plus importante : accepter de ne pas automatiser tout ce qui peut l'être. Une organisation devrait pouvoir renoncer à certains usages lorsqu'ils contredisent ses missions, ses valeurs ou leur coût écologique.

Cette réflexion dépasse largement la question de l'IA. Elle interroge aussi la manière de coopérer. Au moment de revenir sur les méthodes d'animation du Forum, plusieurs participants rappellent que participer ne signifie pas forcément prendre la parole. Observer, écouter, prendre le temps de comprendre constituent aussi des formes d'engagement. Surtout, une remarque vient bousculer les certitudes.

« On parlait d'altérité et, tout à coup, on la vivait dans le réel. Quelqu'un nous rappelait qu'il y avait des gens qui n'étaient pas là. »

Les absents deviennent alors les véritables protagonistes de la discussion. Ceux qui ne fréquentent pas ces espaces. Ceux qui ne maîtrisent pas leur vocabulaire. Ceux qui ne participent pas parce qu'ils ne s'y reconnaissent pas. Le Forum s'interroge finalement sur lui-même. Comment coopérer avec ceux qui ne sont pas autour de la table ? Comment créer des espaces où l'on puisse aussi simplement être présent, sans devoir produire immédiatement une idée ou une contribution ?

« Il faudrait aussi des temps où il n'y a pas de consigne et où l'on est simplement là, en train de partager. »

Cette phrase éclaire peut-être tout le reste. Car derrière l'intelligence artificielle, derrière les procédures, derrière la performance, c'est toujours la même question qui revient. Quelle place voulons-nous laisser à ce qui ne s'optimise pas ? Au temps perdu qui devient parfois le plus fécond. À la rencontre imprévue. À la conversation. À la créativité. À la coopération.

Le Forum n'apporte pas de réponse définitive. Il propose simplement un déplacement. Cesser de demander ce que l'intelligence artificielle est capable de faire. Commencer à se demander ce que nous souhaitons, collectivement, continuer à faire nous-mêmes.